--- Le paradoxe de l'absurde

© Philippe Larminie

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Qui ne comprend ni le néant ni l'absurde
ne peut se libérer ni de l'un ni de l'autre.

« Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? »

Pour espérer répondre à cette très ancienne question, ne faut-il pas commencer par le commencement, prendre le problème à son tout début et s'interroger sur ce que signifie vraiment rien ?

D'abord faire le vide, éliminer toute notion de matière ou d'énergie, éliminer le contenu. Puis, en supposant qu'il en soit distinct, éliminer le contenant : l'espace et le temps. Alors, non seulement il ne reste rien mais il ne se trouve jamais et nulle part ! C'est l'idée même de rien qui disparaît, l'esprit se perd, rien est un non-sens.

Précisément, il reste quelque chose à éliminer : le sens. Rien, c'est rien du tout, pas rien sauf ceci ou cela. D'ailleurs, pourquoi y aurait-il un sens ou une logique qui imposerait des lois plus ou moins évidentes à ce qui n'existe même pas ?

S'il n'y a pas de sens, la question « pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? » ne se pose plus. Qu'il existe quelque chose plutôt que rien est absurde mais, justement, il n'y a plus de sens, plus de logique. Tout est possible. Considéré comme absolu, rien n'est pas vide, c'est au contraire l'expression de toutes les formes de l'absurde : le chaos.

S'il n'y a pas de sens, tout est possible... y compris qu'il y ait un sens ! Dans l'absurde c'est cohérent. Le paradoxe est total : l'absurde a un sens.

Et voilà peut-être pourquoi rien n'est simple mais que tout peut se comprendre.


« L'absurde a un sens » signifie d'une part qu'il existe un sens dans l'absurde, un monde rationnel dans un univers absurde, et c'est ce qui est, d'autre part que l'absurde a une définition, que nous pouvons le concevoir par la raison, ce qui est bien extraordinaire. Voici le vrai paradoxe de l'absurde : s'il n'avait pas de sens pour nous, nous ne pourrions même pas le concevoir, il n'existerait pas. Tout ne serait qu'évidence, clarté et vérité, l'ignorance et l'erreur n'existeraient pas, ce qui serait somme toute logique dans un monde parfaitement rationnel. Il ne semble pas que ce soit le cas.

Le paradoxe de l'absurde est le fondement de tous les paradoxes. Si nous réussissions à l'exprimer dans un langage logique formalisé, nous ferions une grande avancée théorique, peut-être fondamentale. La tâche paraît difficile. En attendant, nous pouvons essayer de réduire l'absurde, voire de l'éliminer, ce qui est la finalité de la science.

L'absurde a au moins deux formes. La première est celle de l'incohérence logique. En cherchant à l'éliminer, nous avons pu développer le discours rationnel et l'ensemble des sciences physiques. Mais nous ne sommes pas seulement des êtres de raison, nous avons aussi un coeur et des sentiments et dans ce domaine - celui des sciences humaines -, nous sommes moins avancés.

C'est qu'il nous manque ici un critère de vérité et d'erreur, un critère qui puisse nous dire : ceci est ou n'est pas absurde. La souffrance peut jouer ce rôle, elle est probablement pour les sciences humaines l'équivalent de l'absurdité logique, mais il est bien plus difficile de partager et de ressentir la souffrance des autres que d'admettre la vérité ou l'erreur d'un raisonnement logique. C'est un des drames de l'humanité.

Ne devrions-nous pas alors - modestement mais dans une démarche véritablement scientifique - essayer de reconnaître, de définir et d'éliminer les absurdités les plus évidentes, celles qui font l'essentiel du malheur des hommes ?

Deux exemples parmi les plus douloureux. Pourquoi ne pouvons-nous pas lutter plus efficacement contre la misère, qui est pourtant admise à peu près universellement comme une des pires absurdités ? Pourquoi ne sommes-nous pas capables de définir ce qui est absurde ou qui ne l'est pas dans la violence, y compris dans ses formes les plus légitimes ?

Chercher à éliminer l'absurde dans la société est probablement un effort à renouveler sans cesse mais il n'y a aucune fatalité à ce que nous n'y réussissions pas aussi bien que dans les sciences physiques.

Même dans nos petites affaires personnelles, chercher la part de l'absurde est utile. Cela permet, entre autres, d'éviter la tentation de résoudre un problème par des moyens encore plus absurdes que le problème lui-même.


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Remerciements à Douglas Hofstadter, Ilya Prigogine, Hubert Reeves et Jean-Claude Carrière.